« Le revenu universel ne nous fera pas moins travailler, au contraire »
L’économiste explique, dans une tribune au « Monde », que le revenu universel devra rémunérer une gigantesque quantité de tâches indispensables au sauvetage de la planète, et espère que les gens se détournent des activités marchandes uniquement créatrices de profit.
Publié le 29 avril 2021 à 19h00 Le monde
C’est officiel : le revenu universel (RU) n’est plus un gadget socialiste. La preuve : The Economist, le très distingué hebdomadaire britannique, en a fait la « une » de son édition du 2 mars (traduit dans Courrier international n° 1588, 8 au 14 avril 2021). Les « indemnités Covid », très largement versées dans les pays riches, l’ont remis pour quelque temps à l’agenda politique.
Projet utopique pour les uns, cauchemar pour les autres, les adversaires du RU tournent leurs regards depuis l’origine dans la même direction : vers le « surfeur de Malibu » ! C’est avec cette figure emblématique du parasite social américain que John Rawls, philosophe de la justice sociale, avait interpellé son jeune collègue belge Philippe Van Parijs, farouche défenseur du revenu universel. La question posée était la suivante : le RU va-t-il détourner de la saine obligation de travail rémunéré des cohortes entières d’enfants gâtés de la société de consommation en leur permettant de sauter sur l’occasion pour ne plus jamais rien faire d’utile socialement ?
Odieuse injonction
Car le système marchand est fait pour que l’on travaille pour lui à plein temps. C’est à cette obligation que Margaret Thatcher (1925-2013) [première ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990] faisait allusion en rappelant aux chômeurs les paroles de saint Paul : « Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. » Cette injonction au travail était odieuse de la part de quelqu’un qui pensait que le chômage est toujours volontaire, et qu’il ne pouvait être que la conséquence de la volonté individuelle de crever joyeusement de faim plutôt que de travailler.
En fait, le système marchand et le marché du travail rémunéré ne nous ont jamais laissé d’autre choix que de participer au grand cirque des créations de valeurs prédatrices de ressources et destructrices du climat. Ce fut notre malédiction. Et cela pourrait rester celle des générations à venir si l’on ne faisait rien pour changer les règles du jeu.
Or, l’une des règles les plus importantes du jeu économique – augmenter les ressources de l’efficacité productive – est en passe de changer inexorablement. Si nous voulons éviter la catastrophe climatique, nous devrions réduire l’usage des ressources fossiles au maximum. Avec cette conséquence automatique : la productivité du système va connaître une lente et inexorable décrue.
La science économique ne s’appuie pas sur un grand nombre de lois, mais il en est une qui est incontestable : quand la productivité diminue, le travail augmente. C’est pour cela que le revenu universel ne nous fera pas moins travailler. Il nous faudra au contraire travailler plus, en sachant être innovants pour rendre le travail enfin agréable, et en nous appuyant sur les low-tech. La réduction nécessaire et inévitable de la productivité qui nous attend, avec la mise au placard des énergies fossiles, va nécessiter une mobilisation inédite et inattendue, en réalité, de nos forces vives, désireuses de manger et de vivre bien, et prêtes pour y parvenir à « mettre la main à la pâte ».
Pour éviter d’être débordés par l’ampleur des tâches à effectuer avec des quantités d’énergie décroissantes, il nous restera une solution : réduire drastiquement la voilure des productions marchandes et tailler dans toutes ces activités qui ne servent pas à autre chose qu’à permettre à leurs promoteurs d’accéder à leur tour à des biens de consommation destructeurs de ressources, de biodiversité (donc de santé animale et humaine) et de climat. De ce point de vue, le surfeur de Malibu est loin d’être celui dont l’activité est la plus nuisible. Bien plus innombrables sont ces actifs « dispensables » venus s’accrocher aux activités marchandes pour en tirer quelques prébendes.
On les retrouve dans les transports d’affaires ou de loisirs, le fret longue distance, les véhicules thermiques individuels, les emballages, la mode et la publicité (et par ricochet les médias ou les artistes qui ne vivent que d’elles) ; ce sont aussi des conseillers-consultants-experts en concepts innovants, des investisseurs en technologies parfois aussi inutiles que consommatrices de ressources, des agents immobiliers, des financiers aux montages habiles et des intellectuels (philosophes en général et économistes en particulier) chargés de justifier tout ça dans des théories ad hoc.
Il est urgent de mettre un gros coup de frein à ces activités dont l’impact sur les écosystèmes et le climat est désormais largement documenté par des milliers de rapports scientifiques, mais aussi par toute personne capable de faire quelques règles de trois avec un peu de bon sens.
Direction la plage, donc ? Vive le vieux rêve keynésien des trois heures de travail par jour ? Débarrassés des activités marchandes nuisibles et non essentielles, et armés de notre revenu universel, n’est-ce pas l’horizon des véritables sociétés d’abondance relative, sans besoins superflus, qui nous tend les bras ?
Tout reste à faire
Pas si vite ! La plus grande erreur des défenseurs les plus bienveillants du revenu de base est d’affirmer que le RU nous donnera le temps de profiter de notre temps « libéré » du travail salarié, pour développer nos relations amicales, « la joie de vivre » chère aux décroissants et même une participation accrue à la vie démocratique.
Car tout reste à faire. Tout le reste. Ou à refaire, précisément. Refaire une nourriture qui nécessite énormément de main-d’œuvre, car débarrassée des artifices polluants qui la soutenaient dans sa version industrielle. Refaire des vêtements qui ne diffusent plus des microparticules de plastique sur nos organismes et dans nos eaux de lavage (et refaire au passage des détergents naturels).
Faire à nouveau des objets et des logements destinés à durer, construits ou rénovés en matériaux nobles, durables et recyclables sans émissions de CO2. Sans oublier de refaire des médicaments et d’aménager des structures de soins vastes, nombreuses et produisant un minimum de déchets. Et rénover les écoles et les universités pour qu’elles nous réapprennent enfin à faire tout ça…
On s’en doute : il va y avoir du travail, pour les bénéficiaires du RU. Contrairement à The Economist, il ne faut pas craindre que le revenu universel dissuade beaucoup de gens de chercher à travailler de façon rémunérée pour des activités inutiles. Il faut même espérer, si l’on peut rêver, que les gens se détournent de ces activités marchandes prédatrices de ressources et uniquement créatrices de profit. Car il va y avoir du pain (à faire soi-même) sur la planche des allocataires du RU. Thatcher avait tort, mais saint Paul avait raison.
Jean Latreille est l’auteur notamment de « Merci les pauvres ! » (L’Harmattan, 2018). (Professeur agrégé de sciences économiques et sociales)