Présentation du grade
Ethymologie
Le mot " compagnon " est fortement chargé du point de vue symbolique, imaginaire et affectif, qui vient du latin populaire : " companio (companionis) " et qui veut dire " qui mange son pain avec ".
D’une façon générale, le compagnon est celui qui accompagne. Le compagnonnage désigne à la fois un temps, celui de la réalisation d’un chef d’œuvre sous la direction d’un (ou de) maître(s) et une relation aux autres.
Il y a l’idée d’un cheminement qui, avec les autres, en tenant compte des réalisations des autres, conduit à trouver sa voie et à faire autre chose que les autres…
Quelques éléments d’histoire du compagnonnage
Il serait hasardeux et hors de propos de prétendre faire ici une histoire du compagnonnage. D’autant qu’il serait sans doute plus
juste de parler d’histoire des compagnonnages... On peut cependant donner brièvement quelques indications susceptibles de devenir autant de pistes de réflexion. Les compagnonnages apparurent de façon formelle au XIII e siècle, en partie, dans la prolongation des guildes, des hanses et des fratries qui s’étaient progressivement développées depuis le VII e siècle. Les grands chantiers et en particulier ceux des cathédrales contribuèrent à la fois à l’essor et aux formes de ces compagnonnages. Les "ouvriers" du bâtiment furent véritablement à l’origine de compagnonnage.
Différents métiers, constitués en corps, s’organisent tout au long du Moyen Âge et se voient accorder diverses reconnaissances officielles, de fait ou de droit, comme par exemple le fait d’ester en justice. Le concile de Lavaur fait état des " serments, conjurations et signes "des compagnons en 1368. Il est fait référence dès 1469 au "Tour de France". Parmi les constantes de ces ompagnonnages, il faut retenir le serment, le secret, des termes et des mots de métier, le " tour ", quelques rites et un fondement mythologique prestigieux d’inspiration biblique ou chrétienne. Ces associations, qui sont en concurrence et souvent en conflit, se structurent autour de plusieurs grandes figures emblématiques illustrant chacun des récits mythiques autour de deux grands thèmes, qui leur servent de fondement et de référence. Les principales figures en sont : Salomon, Maître Jacques, le Père Soubise. Les deux thèmes sont la construction du Temple de Salomon, dont Maître Jacques aurait été l’architecte avec le Père Soubise et la fin ou la postérité de l’Ordre du Temple, Maître Jacques étant associé à Jacques de Molay exécuté en 1314 par Philippe IV le Bel. Ces associations, qui assurent la formation et, dans une certaine mesure la défense professionnelle et sociale de leurs membres, sont connues par les nombreuses condamnations
qu’elles suscitent tout au long du XVIe , du XVIIe puis du XVIIIe en particulier à l’aube de la Révolution.
Les compagnons s’opposaient souvent entre métiers mais aussi à l’intérieur d’un même métier. Ce ne semble pourtant pas être les désordres, très relatifs qui en découlent, qui justifient les condamnations des autorités ecclésiastiques et royales. C’est que les compagnons structurés représentent des " forces sociales " organisées qui s’impliquent non seulement dans les luttes corporatistes, professionnelles mais sociales et politiques. Cela sera particulièrement vrai au moment des guerres de Religion où les mouvements de compagnons rejoindront pour les uns la Réforme pour les autres le catholicisme romain, tels respectivement les " gavots " de Salomon et les " dévoirants " de Maître Jacques. Cela le demeure avant la Révolution, d’autant que les concurrences et les dissensions n’interdisent pas l’union, y compris des " gavots " et des " dévoirants ", ce qui expliquera les décrets d’Allarde et Le Chapellier (1791) contre les corporations et les coalitions ouvrières.
Les compagnonnages survécurent péniblement à ces lois et aux surveillances policières tout au long du XIXe siècle.
Les efforts d’Agricol Perdiguier, compagnon menuisier, élu député en 1848, pour redonner dans un cadre social et industriel nouveau sa place au compagnonnage ne suffirent pas. Il ne parvint pas plus à réunir les " Compagnons du Devoir " et les " Compagnons du Devoir de Liberté ". Le compagnonnage demeure toutefois de nos jours comme une filière de formation, qui s’est organisée dans l’immédiate après-guerre (1945-1946), à la recherche de formes d’excellences humaines et professionnelles.
Quelques éléments de réflexion et d’information autour du grade
Le grade de Compagnon est présent dans la plupart des rites maçonniques, dont il constitue désormais la deuxième étape, le deuxième degré. Ligou dans son Dictionnaire de la Francmaçonnerie, s’appuyant sur Ragon, en recense presque trente. Pendant longtemps, il n’y eut que deux grades, ceux " d’apprenti entré " et de " compagnon du métier " dans la maçonnerie de métier comme dans la maçonnerie spéculative.
Si tout invite, en particulier à ce grade, à imaginer une transmission, une filiation étroite entre la maçonnerie opérative et la maçonnerie spéculative, il faut reconnaître que rien ne permet de la fonder historiquement. Le passage progressif d’une maçonnerie opérative à une maçonnerie spéculative par l’intermédiaire des maçons acceptés remplaçant les maçons de métier est un schéma simple, séduisant, mais sans grande consistance historique. Il ne semble pas y avoir de filiation directe, historique entre les anciens " devoirs ", les sociétés de compagnons et la Franc-maçonnerie spéculative, en particulier anglaise. Par contre, il existe une filiation entre la Franc-maçonnerie spéculative anglaise et une Franc-maçonnerie écossaise encore opérative, mais acceptant depuis le XVII ème siècle des non-maçons
de métier travaillant à leurs côtés (gentlemen, savants ou simplement gens d’autres métiers que la pierre). En témoigne le voyage que
fit en 1721 à loge de Saint Jean N°1 d’Edinbourg, JeanThéophile Desaguliers de la Grande Loge de Londres. Il y fut reconnu officiellement en ses qualités maçonniques, eut accès aux archives anciennes de la Maçonnerie écossaise, écrites depuis 1596, dont il s’inspira à son retour pour superviser la rédaction des « Constitutions d’Anderson » publiées en 1723. Parallèlement, dans ces temps de renouveau, de renaissance, la Franc- maçonnerie paraît la fille de la géométrie et des sciences recherchant de nouveaux compagnons en quête de la vérité et, ce que l’on oublie trop, de la paix en matière religieuse et civile.
Cette source écossaise historique a donc nourri toute une réalité symbolique de la Maçonnerie des « Modernes ». Ce n’est pas par hasard que les fondateurs anglais de la Francmaçonnerie spéculative iront puiser au début du XVIII e dans ce patrimoine et dans celui des " old charges ", même s’ils n’en sont pas directement issus.
La filiation est philosophique, spirituelle et choisie.
D’une façon générale, la Franc-maçonnerie est fille de son temps et ses références aux corporations de métier, aux ordres monasticomilitaires, aux collegia romains, aux mystères grecs ne sont que… des références.
Cette inspiration historique directe n’est pas la marque d’une faiblesse mais au contraire d’une force et d’un choix.
Est-il besoin ici de rappeler les premiers mots échangés lors du tuilage au premier degré ? La reconnaissance y est essentielle, parce que l’essence est à rechercher dans la reconnaissance.
En quoi les fondateurs de notre Franc-maçonnerie se reconnaissent-ils ? A quelle tradition choisissent-ils de se rattacher ?
Dans quelle démarche intellectuelle se reconnaissent-ils ?
"Que nul n'y entre, s'il n'est géomètre"
Le deuxième des grades symboliques donne une réponse forte, claire, essentielle : la géométrie. La géométrie est à entendre ici comme la quintessence ou le modèle de la Science, de la
connaissance fondée en raison et vérifiée par l’expérience. La Géométrie, en particulier la géométrie euclidienne, paraîtra le modèle de la démarche et de la vérité scientifiques. Certains y verront même, dans un enthousiasme excessif et réducteur, le modèle de toute vérité.
Les Constitutions d’Anderson disent assez en quel sens le mot doit être entendu.
C’est à cette maîtrise de la Géométrie et à l’usage des méthodes qu’on peut en tirer que le maçon spéculatif devra son progrès dans l’Art de bâtir et dans l’édification du Temple de l’Humanité. Toute la tradition réelle dans laquelle s’inscrit la franc-maçonnerie spéculative refuse de circonscrire la connaissance à la démarche scientifique, expérimentale et de réduire la quête de la
vérité à la recherche intellectuelle.
Ainsi pour ne citer que des références fortes et largement connues : Platon plaçait au-dessus de la Géométrie, la Dialectique ; Pascal pose, sans les opposer, l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse. " Nous connaissons la Vérité non seulement par la raison mais encore par le Cœur ".
Ces considérations doivent nous guider dans la réflexion de ce qu’est la dimension initiatique de la Franc-maçonnerie. La voie initiatique n’est pas refus, ignorance ou mépris de la raison mais tentative, encouragée par la raison, de dépassement de la raison vers l’amour. Aimer est ce qu’il y a de plus raisonnable et qui pourtant n’est pas raisonné. Aimer serait ce qu’il y aurait de plus raisonné, s’il était nécessaire de raisonner pour aimer.
La Géométrie parce qu’elle fait apparaître des lois, certaines, démontrables, doit entraîner l’homme vers la réflexion sur la Loi, au sens politique et juridique. L’esprit de Géométrie doit contribuer à changer le sujet en citoyen et l’éclairer. La méthode expérimentale et réflexive que constitue la géométrie doit trouver à s’appliquer dans les domaines de la morale, de la politique et de la religion.
Newton ne dit rien d’autre lorsqu’il écrit : " Et si la Philosophie naturelle, dans toute ses composantes, par la poursuite de l’utilisation de cette méthode pouvait être continuellement perfectionnée, les champs de la morale pourraient être changés ".
Le Frère Desaguliers, principal rédacteur des Constitutions (1723) dites d’Anderson, membre éminent de la Royal Society, est l’auteur d’une œuvre politique et juridique directement inspirée de son Maître Newton et de Locke. En particulier, il développe une théorie du droit constitutionnel qu’il ne fonde pas sur le droit divin.
Il donne une bonne idée des préoccupations des fondateurs de la Maçonnerie et du parallèle qui est construit entre la Géométrie, la Morale et la Politique, sous la forme d’un poème allégorique intitulé : Le système newtonien du monde : meilleur modèle de gouvernement. La fin du poème est tout entière consacrée à l’apport newtonien et met un soin particulier à utiliser les termes de Physique, de Morale, de politique dans des domaines qui ne sont pas les leurs à l’origine.
Chacun, à la lecture de ces extraits pourra apprécier ce qu’était le projet des fondateurs de la Franc-maçonnerie spéculative dès 1717 et combien le Grand Orient de France est demeuré fidèle à cet idéal.
L’histoire, la réflexion sur les textes protègent de la rêverie et de la réécriture du passé. La voie empruntée par la Maçonnerie libérale, adogmatique, faite d’équilibre entre le cheminement initiatique personnel et l’engagement collectif, est bien conservation de l’idéal des origines.
Il faut donc insister sur la dimension sociale et fraternelle du grade de Compagnon. Le travail sur soi et avec les autres est au centre
de l’aventure de ce grade.
La dénomination de " Compagnon " aussi bien dans l’histoire profane que maçonnique est intimement liée à celle de " Frère ".
Acteur de la Fraternité, le Compagnon est de plain-pied au sein de l’idéal moral et politique (au sens le plus haut et le plus noble des termes) de la démarche initiatique que constitue la Maçonnerie. Cet idéal social et politique s’affirme dans la reconnaissance de
l’égale dignité, de l’égale noblesse, entre tous les membres d’une institution qui repose sur la compréhension de la Fraternité humaine et de
sa nécessité.