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Revenu universel : « La fracture patrimoniale a des conséquences délétères sur notre société »

Dans une tribune au « Monde », l’ingénieur Denis Consigny plaide pour la mise en place d’un capital universel comme réponse simple et efficace à la crise des « gilets jaunes ».

Publié le 08 mars 2019 à 14h59

Ne sommes-nous pas en train de nous tromper de débat ? Presque toutes les revendications, presque toutes les propositions portent sur l’amélioration des revenus nets, des pensions ou des prestations sociales. Pourtant, nous savons que les inégalités les plus fortes résultent des situations patrimoniales des Français. La simple observation des courbes de Lorenz suffit à s’en convaincre.

L’argent étant le sang de la vie économique et sociale, les gouvernements agissent comme s’ils ne pouvaient avoir d’influence que sur les flux, dont les stocks seraient une conséquence fortuite sur laquelle ils n’auraient aucune emprise. Même les récentes propositions du club de réflexion Terra Nova sur de timides modifications des règles de succession ont fait long feu. Les gouvernements se focalisent sur le lissage des trois premiers déciles de la courbe des revenus. Aujourd’hui, l’Etat verse à quiconque gagne moins de 1 500 euros net une compensation d’au moins 500 euros par mois sous forme de RSA (revenu de solidarité active), d’allocations chômage ou d’aides à l’emploi. Ce faisant, il crée des trappes à bas salaires et des gouffres déficitaires.

A cela s’ajoutent les aides personnalisées au logement (APL), qui visent à préserver le pouvoir d’achat et à pallier une des causes principales du déficit de compétitivité des entreprises françaises : les moindres loyers pratiqués en Allemagne qui font qu’à salaire égal le reste à vivre est nettement supérieur dans les grands bassins d’emploi d’outre-Rhin. Ces APL, au-delà de l’effet d’aubaine pour les propriétaires, représentent, pour un Français de 25 ans disposant d’une espérance de vie résiduelle statistique de 60 ans, un droit de tirage sur la solidarité nationale de 180 000 euros.

Pour autant, « ceux qui tombent pauvres restent pauvres ». Et, si nous continuons à vouloir résoudre ce problème avec la façon de penser qui lui a donné naissance, ils le resteront longtemps : selon l’OCDE, il faut en moyenne six générations à une lignée pour passer de l’état de grande pauvreté au salaire médian.

Leviers inopérants

Depuis la fin des « trente glorieuses », les leviers proposés par Keynes pour corriger, en agissant sur les seuls flux, les dérives du système capitaliste sont manifestement devenus inopérants. Et ce pour au moins trois raisons : le constat du caractère fini des ressources, donc de la croissance, la concurrence mondiale sur les salaires et l’allongement de la durée de vie, qui fait que la majorité des héritiers sont maintenant des retraités.

Aujourd’hui, il est impossible, avec un salaire normal, d’épargner si peu que ce soit après s’être logé, s’être nourri et avoir cotisé. En conséquence de quoi, l’absence de propriété, dont Karl Marx disait qu’elle était consubstantielle au prolétariat, perdure et prospère. D’où la fracture patrimoniale et ses conséquences délétères sur notre société.

A l’évidence, il serait nettement plus facile de s’efforcer de lisser les premiers déciles de la courbe de répartition des patrimoines. Le chemin a été tracé par Aristote puis confirmé par Thomas More (XVIe siècle), les physiocrates (XVIIIe), François Huet (XIXe), puis, plus récemment, par Bruce Ackerman, spécialiste de droit constitutionnel américain, et l’économiste Bernard Berteloot : c’est l’accès au capital pour tous.

Une première étape pourrait consister à confier, à chaque occupant d’un logement social qui en fera la demande, une avance cautionnée par l’Etat pour lui permettre d’acheter son logement. La cession de la moitié du parc représenterait la mise en circulation immédiate d’au moins 350 milliards d’euros dans l’économie réelle. Une deuxième étape serait d’élargir ce dispositif à tous les citoyens en cours ou en instance d’accession à la propriété.

Jeu d’écritures

L’intérêt de cette stratégie est qu’elle ne nécessite aucune dépense, donc ni impôt ni endettement supplémentaire. Il s’agit juste d’un jeu d’écritures à somme nulle sur le long terme, et peut-être de la meilleure façon de distribuer utilement de l’« argent hélicoptère ».

Thibault Gajdos, chercheur du CNRS, a récemment écrit dans Le Monde « pour peser dans le débat, mieux vaut être riche ». Nos concitoyens qui ont revêtu des tenues de chantier pour reconstruire notre modèle social s’efforcent de le contredire. Leurs demandes vont très au-delà des marges de manœuvre sur les flux. Dans ce contexte, l’instauration du capital universel apparaît comme la meilleure piste dont nous disposions pour résoudre la quadrature du rond-point.

Denis Consigny est ingénieur, président de l’Association intergénérations pour le capital universel (AICU).